En août 1895,
Marcel Proust passe trois semaines chez Madeleine Lemaire au 32, rue
Aguado.
Quand il
arrive à Dieppe peu avant le 10 août 1895, Marcel
Proust a
vingt-quatre ans et ressemble alors plus à la photographie de Nadar
qu’au tableau controversé mais célèbre, peint par Jacques-Emile
Blanche en 1892(1).
Il connaît Dieppe et sa région depuis l’enfance. Trois lettres à la
syntaxe maladroite, laissent imaginer des vacances discrètes, à
l’écart du monde, si différentes de celles passées par Jacques-Emile
Blanche dix ans plus tôt(2).
Dans la première, datée du 5 septembre 1880, il remercie une petite
cousine de lui avoir prêté des livres et ajoute : je pars pour
Dieppe et je suis enchanté de pouvoir m’amuser à lire.(3)
Dans la deuxième, adressée à Nathé Weil, son grand-père maternel, il
décrit Puys, une très petite ville, très gentille, très
pittoresque qui joint à la fois du plaisir de la campagne et de la
mer.(4)
Dans la troisième il se souvient, en septembre 1888, des séjours de
jadis au Tréport où il avait eu du plaisir à respirer, à sentir,
à remuer [ses] membres.(5)
Les livres, le vent, la mer et la campagne…
Peut-être
se souvient-il de ces vacances enfantines quand il franchit la porte
de la villa que possède Madeleine Lemaire au 32 rue Aguado. Proust
connaît son hôtesse depuis 1891 : peintre dont Alexandre Dumas fils
aurait dit qu’elle avait créé le plus de roses après Dieu, Madeleine
Lemaire, âgée alors de cinquante ans, règne sur l’un des salons
parisiens les plus en vue. Dans son atelier du 3 rue Monceau, ses
mardis accueillent des personnalités aussi diverses que Puvis de
Chavannes, les peintres mondains que sont Béraud, Bonnat ou Clairin,
Saint-Saëns, la princesse Mathilde, Paul Deschanel, Anatole France…,
Proust retracera l’histoire et évoquera le charme de ce salon :
La soirée vient de commencer au milieu du travail interrompu de
l’aquarelliste, travail qui sera repris demain matin de bonne heure
et dont la mise en scène délicieuse et simple, reste là, visible,
les grandes roses vivantes “posant” encore dans les
vases pleins
d’eau, en face des roses peintes, et vivantes aussi, leurs copies,
et déjà leurs rivales(6).
Dédaignées, sinon moquées, les roses de Madeleine Lemaire, comme les
natures mortes de Chardin(7)
nourriront la pensée esthétique de Proust qui décèlera, derrière
l’entreprise apparemment frivole de peindre des roses, la volonté de
l’artiste de vaincre le Temps.
L’été Madeleine Lemaire déplace ses “fidèles”(8)
et les installe dans son château de Réveillon, au Sud-Est de Paris
ou dans sa villa dieppoise. Cet été-là, accompagnée de sa fille
Suzette, elle reçoit Marcel Proust et Reynaldo Hahn, de quatre ans
son cadet, à Dieppe, comme l’année précédente à Réveillon. Il est
dommage que le manuscrit du journal de Reynaldo Hahn, déposé à la
Bibliothèque nationale, soit interdit de consultation, il nous
renseignerait sur ces trois semaines passées à Dieppe. Bernard
Gavoty cite une lettre du jeune musicien à sa sœur Maria :
[Marcel] se sent un peu oppressé, il est possible que son père lui
déconseille la Bretagne. Quant à moi, je me porte à merveille et je
me plais à Dieppe. Nous nous promenons beaucoup(9).
C’est aussi à Maria Hahn que Proust écrit : Madame Lemaire
s’occupe à nous rendre la vie confortable et facile(10).
Quant à la maîtresse de maison, inquiète d’être prématurément lâchée
par ses deux protégés, qui préparent leur voyage en Bretagne, elle
se félicite de les force[r] à manger à heure fixe, ce qu’ils ne
feront pas dans de mauvais hôtels et de les voir s’isoler de tout et
de tous. Ces vacances sont donc l’occasion de faire une pause,
de mener une vie libre et saine, compensatrice de l’agitation
parisienne.
Mais l’asthme dont Proust est atteint
depuis 1881 trouble son séjour. Proust respire
mal, souffre
d’insomnies, se demande s’il pourra rester, mais tient à le cacher
pour [s]’épargner les conseils qui pour être bien intentionnés ne
sont pas moins toujours irritants(11),
pointe décochée en direction de son hôtesse dont l’interventionnisme
est provisoirement conjuré. Papa parti en voyage, c’est la mer
qu’est si bonne à tout faire et guérir qui s’occupe de ma santé
ajoute-t-il dans la même lettre à Maria Hahn. A Paris, cependant,
Jeanne Proust, sa mère, accablée par la chaleur d’août se rend au
Louvre chaque matin de bonne heure J’ai vu Watteau de ta part et
de celle de Hahn(12)
puis suis allée me jeter aux pieds de Vinci et du Titien (et le
reste et le reste !)(13).
Mais l’enthousiasme de l’esthète cède bientôt pour faire place à
l’inquiétude de la mère. Certes elle remercie son fils de la «
tendre ponctualité » de ses lettres, mais elle lui demande
d’être plus précis : Mon chéri, tes « dormi tant d’heures »
continuent à ne me dire rien, ou plutôt rien qui vaille. Je demande
et redemande : couché à---levé à---(14).
Elle consulte à distance l
e professeur
Adrien Proust, son époux, qui évalue les chances de rémission d’une
crise d’asthme sans gravité.
Objet de
toutes les sollicitudes, le Proust de cet été-là, à la santé
fragile, est aussi ce jeune homme qui, absent de Paris, a le souci
d’asseoir sa position dans le monde et la littérature. Georges D.
Painter, son biographe anglais, suppose que c’est Proust, le «petit
oiseau » (15)
qui informe le chroniqueur mondain du Gaulois de sa présence
à Dieppe. Sous la rubrique « Mondanités : Paris hors Paris » on
annonce que M. Camille Saint-Saëns vient d’arriver à Dieppe pour un
long séjour et dans la même notice on lit la liste des membres
de la société parisienne présents dans la ville : C’est tout
Paris, comme on le verra : comte et comtesse Louis de
Talleyrand-Périgord, M. Josselin de Rohan, Mme Madeleine Lemaire, M.
Marcel Proust et M. Reynaldo Hahn, qui sont les hôtes de l’éminente
artiste(16).
Dans le chapitre qu’elle consacre aux salons dieppois, Simona
Pakenham(17)
va jusqu’à dire que la notice en question est de la plume de Proust.
Qu’il en soit le rédacteur ou l’inspirateur, la différence est mince
et la stratégie mondaine identique : les noms du prestigieux «
maître de musique » et de l’aristocratie parisienne projettent
leur lumière sur ceux des deux jeunes gens. A Dieppe, comme à Paris,
Proust tisse des liens ; pendant ses
vacances
dieppoises, si paisibles soient-elles, Proust ne coupe pas les ponts
avec Paris. Pour lui, comme pour toute la société parisienne qui s’y
retrouve, Dieppe est une annexe de Paris. En décembre, par exemple,
il déposera, au domicile de Saint-Saëns, une carte de visite que
conserve le Château-Musée de Dieppe. Dans ce
billet Proust demande à Monsieur Saëns (sic) de « jeter les yeux
» sur un article qu’il vient d’écrire en première page du
Gaulois(18).
Il ne manque pas de rappeler au musicien le charme d’une certaine
visite faite à Dieppe par M. Saint-Saëns à Madame Lemaire (19).
Avant son départ pour Dieppe, il avait même espéré y rencontrer
Robert de Montesquiou, qui chaque année, en septembre, résidait à la
Case, villa de la comtesse Greffuhle, sa cousine (20).
C’est dire combien Madeleine Lemaire pouvait espérer que le séjour
des deux jeunes gens se prolongeât : Marcel va beaucoup
mieux, écrit-elle. Ah ! s’ils pouvaient renoncer à leur
voyage en Bretagne (21).
Proust et Hahn en décidèrent autrement. Le 30 août ils quittent Di
eppe pour Paris.
Le 4 septembre ils partent pour Belle-Ile et ne savoureront pas
la douceur de la mer d’octobre et de la forêt d’Arques. (22)
Arrivé en Bretagne,
Proust commence à écrire Jean Santeuil qu’il abandonnera en 1899.
Les premières pages consacrées à l’enfance de Jean, gardent les
souvenirs immédiats de Dieppe à peine quitté : Mais il fallut
aller à Dieppe. La mer et le sable miroitants lui faisaient mal aux
yeux. Il ne regardait pas le coucher de soleil. Seulement, longtemps
après le coucher du soleil, quand il faisait déjà nuit sur la mer
qui était de la couleur bleu gris d’un maquereau, si dure que les
barques semblaient la couper et que çà et là elle paraissait plutôt
un grand banc de sable, alors il percevait à l’entrée de la forêt
d’Arques cette barre rouge qui protégeait l’entrée de la forêt de
Saint-Germain et, remontant son petit col contre le vent frais qui
lui salait les lèvres, il était content de rentrer se chauffer au
feu qu’on allumait déjà un peu le soir.(23)
« Bleu gris du maquereau », c’est la même couleur que Jean,
devenu adulte, perçoit en Bretagne où la mer, qui, sombre
maintenant, luit encore, bleu-gris comme un mulet, un maquereau ou
une raie.(24).
Plus tard, au bord de la B
altique, le
souvenir de la Manche ressurgit : C’était une plage où jamais de
sa vie il n’était venu, une mer qu’il ne connaissait pas, où tout
lui donnait l’impression de l’étranger, et pourtant ces petites
vagues il les connaissait. Peut-être, tout au plus avaient-elles
changé un tout petit peu de couleur, une couleur grise et froide qui
leur donnait comme un accent du nord. Mais pourtant il les
reconnaissait : c’étaient bien les mêmes qu’il avait vues tant de
milliers de fois, sur la Manche, dans tant de plages qu’il
connaissait (25).
Le gris de la Baltique est une variation du bleu gris de la Manche,
enfoui dans la mémoire, dont les traces innombrables, disséminées,
pourraient faire l’objet d’une étude à elles seules. Il en est de
même pou
r Dieppe dont le
nom n’est pourtant cité qu’une fois dans la Recherche du temps
perdu (26)
– pas plus, pas moins que Trouville ou Cabourg. Comme ces deux
stations balnéaires, Dieppe, la mer et la campagne environnante ont
été absorbées dans la fiction de Balbec. Néanmoins Les Plaisirs
et les jours, paru en 1896 avec une préface d’Anatole France et
les illustrations de Madeleine Lemaire, abrite une petite merveille
intitulée « Sous-bois » accompagnée de la signature suivante
: Petit-Abbeville (Dieppe), août 1895. Aucun éditeur, aucun
biographe n’a relevé la coquille de Proust, les « b » d’Abbeville,
dont il admirait, à l’instar de Ruskin, la cathédrale
Saint-Wulfran(27),
se substituant aux « p » d’un petit village ignoré. Il n’en reste
pas moins que ce poème en prose nous en apprend beaucoup plus sur ce
séjour que toutes les recherches biographiques. C’est l’essence même
du séjour débarrassé des tracas de santé, des pressions de Madeleine
Lemaire et des préoccupations mondaines. Tout y est réuni, le désir
exaucé d’échapper aux après-midi brûlants comme celui de
passer tant d’heures fraîches, silencieuses et closes. La mer
est présente mais à distance et le bonheur c’est d’en être
séparé. S’élève alors une méditation partagée par ceux qui ne
sont plus Proust et Hahn, mais deux
personnages qui les
transcendent :
Couchés sur le dos, la tête renversé dans les feuilles sèches,
nous pouvons suivre au sein d’un repos profond la joyeuse agilité de
notre esprit qui monte, sans faire trembler le feuillage, jusqu’aux
plus hautes branches où il se pose au bord du ciel doux, près d’un
oiseau qui chante. Méditation qui devient communion quand
élancés et debout, dans la vaste offrande de leurs branches, et
pourtant reposés et calmes, les arbres, par cette attitude étrange
et naturelle, nous invitent avec des murmures gracieux à sympathiser
avec une vie si antique et si jeune, si différente de la nôtre et
dont elle semble l’obscure réserve inépuisable (28).
Comment ne pas lire dans ces lignes dont les phrases maîtrisent et
exaltent à la fois des ingrédients biographiques – la chaleur de
l’été, l’omniprésence de la mer, l’intimité de deux êtres, -les
prémices d’un style, d’une vision qui s’accompliront dans la
Recherche et que Proust résumera en ces termes : La vraie
vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par
conséquent pleinement vécue, c’est la littérature (29).
Notes
1 – Jean-Yves Tadié, Marcel Proust,
Gallimard, 1996, p.175-179. retour
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2 – Jacques-Emile Blanche, La Pêche aux
souvenirs, Flammarion, 1949, p.50-56. retour
au texte
3 – Correspondance, éd. De Ph. Kolb.
Plon, t. I p.45. retour
au texte
4 – Ibidem, t. XXI p.541. retour
au texte
5 – Ibidem, t. I p.108. retour
au texte
6 – Essais et articles, Bibliothèque de
la Pléiade, Gallimard, 1971, p.457-464. retour
au texte
7 – Ibidem, p. 372-382. retour
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8 – Mot qu’affectionne Madame Verdurin dans
Un Amour de Swann : Proust a emprunté à Madeleine Lemaire son
énergie, son autoritarisme et ses goûts musicaux pour créer le
personnage de la “patronne”. retour
au texte
9 – Bernard Gavoty, Reynaldo Hahn,
Buchet-Chastel, 1976, p.103. retour
au texte
10 – Correspondance, t. I, p.418 retour
au texte
11 – Ibidem… retour
au texte
12 – Hahn avait composé la musique pour des
vers de Proust sur le peintre Watteau. Voir Les Plaisirs et les
jours, Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard,1971, p.81. retour
au texte
13 – Correspondance, t. 1, p.424. retour
au texte
14 – Ibidem, p. 420 retour
au texte
15 – Georges D. Painter, Marcel Proust
1871-1903 : Les années de jeunesse, Mercure de France, 1979,
p.239. retour
au texte
16 – Le Gaulois du 24 août 1895. retour
au texte
17 – Simona Pakenham, Quand Dieppe était
anglais, les Informations dieppoises, 1971, p.154. retour
au texte
18 – Le Gaulois du 14 décembre 1895
article intitulé Figures parisiennes : Camille Saint-Saëns. retour
au texte
19 – Carte de visite au nom et à l’adresse
de Marcel Proust, 9 Boulevard Malesherbes. Fonds Saint-Saëns, Musée
du Château, Dieppe. retour
au texte
20 – Correspondance, t. I, p.414. retour
au texte
21 – J. Y. Tadié, opus cité, p.271. retour
au texte
22 – Correspondance, t. I, p.432. retour
au texte
23 – Jean Santeuil, Bibliothèque de
la Pleiade, Gallimard, 1971, p.211. retour
au texte
24 – Ibidem, p.365. retour
au texte
25 – Ibidem, p.395-396. retour
au texte
26 – A la Recherche du temps perdu,
Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, 1987, t. I, p.354. retour
au texte
27 – Pastiches et mélanges,
Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, 1971, p.120. retour
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28 – Les Plaisirs et les jours, opus
cité, p.141-142. retour
au texte
29 – A la Recherche …, t. IV, p.474.
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texte